La revue farfelue d'Edouard Baer
LE MONDE | 09.02.06 | 13h40 • Mis à jour le 09.02.06 | 13h40
Edouard Bear et sa troupe présentent, à La Cigale à Paris, le spectacle "La Folle et Véritable Vie de Luigi Prizzoti".
GILLES COULON POUR "LE MONDE"
ne résille de lumières blanches dessine un ciel étoilé. Devant, un grand cheval de bois aux flancs squelettiques, juché sur roulettes, rappelle l'imagerie de Don Quichotte. En bord de scène, l'acteur Atmen Kelif pousse sa voix dans le refrain final de Sous le soleil de Mexico. Il est 16 heures, mardi 7 février, à moins de cinq heures de la première représentation de La Folle et Véritable Vie de Luigi Prizzoti, qu'Edouard Baer et sa troupe donnent à La Cigale, salle parisienne d'ordinaire dévolue aux concerts rock.
Le lundi, lors de l'ultime filage, Jean Rochefort répétait le tube de Luis Mariano. Prévu comme invité surprise, le comédien s'est fait porter pâle le matin même. Un coup de froid, semble-t-il. "Il somatise", plaisante Edouard Baer. Et voilà Atmen Kelif qui, "par amitié", se déhanche et s'emploie à tenir le "i" de "Mexiiiiico". Dans les aigus, sa voix se brise : une aubaine. "Faites-vous des petites surprises", lui suggère Edouard Baer, ainsi qu'au chef d'orchestre Fred Pallem. Ils règlent donc un dialogue en apparence impromptu.
Contrairement à sa réputation, Edouard Baer n'improvise rien sur scène. "Tout est au millimètre : les lumières, les décors, les intonations de jeu." Même si le résultat doit insuffler un vent de liberté. "J'aime l'incursion du réel et de la vie. Quarante ans après le Living Theater, les formes artistiques paraissent figées. Les mêmes propositions scéniques sont faites aux acteurs, beaucoup de trucs à un ou deux personnages. Il est stupéfiant de constater que les supports, grâce aux nouvelles technologies, progressent bien plus vite que les contenus." Avec La Folle et Véritable Vie de Luigi Prizzoti, il a voulu concevoir un "spectacle total, une pièce sur les ratages, le langage et ses accidents, toutes les langues de bois, de la politique au show-business".
"UNE IDÉE DE FAMILLE"
Depuis longtemps, Edouard Baer revendique comme figures tutélaires Marcel Pagnol, Sacha Guitry et John Cassavetes, des hommes qui ont travaillé en tribu. "On le voit comme un papillon. En réalité, c'est un terrien doté de fortes attaches. Cette idée de famille est inhérente à sa personne, mais rien à voir avec la colonie de vacances", rapporte Barka Hjij, l'assistante et associée d'Edouard Baer dans les Productions en Cabine, qui montent le spectacle avec Corrida. L'intéressé corrige : "Sur scène, je ne vends pas un style de vie." Mais un esprit de troupe et de music-hall qui dispense "énergie et gaieté". Dans La Folle et Véritable Vie de Luigi Prizzoti, ils sont 22 comédiens et 5 musiciens.
Pour la distribution, Edouard Baer a sollicité des vieux complices, comme Gilles Gaston-Dreyfus et Jean-Michel Lahmi — tous deux au générique de La Bostella (2000), le premier film réalisé par Edouard Baer —, ainsi que l'actrice Léa Drucker, qui l'assiste à la mise en scène. Et Nader Boussandel, que le fantaisiste a produit dans "Toc, toc, toc", diffusée sur Canal+ en 2004, puis fait jouer dans Akoibon (2005), son deuxième film.
Comme son acolyte Christophe avec lequel il forme un duo comique, Nader Boussandel a été auditionné pour "Le Grand Mezze", nom donné au cabaret qu'ont animé, de septembre 2002 à juin 2005, François Rollin et Edouard Baer au Théâtre du Rond-Point, à Paris.
Une revue farfelue de numéros où cohabitaient professionnels et amateurs, une "anti-Star Ac'", dont Edouard Baer a débauché les figures familières.
Parmi elles, les acrobates et comédiens des Bleus de Travail, Sylvain Granjon et Alexandre Demay, anciens des Cirques Plume et Archaos, mais aussi la comédienne et chanteuse rock France de Griessen ou encore l'excellent Arnaud Aymard, spécialiste de l'improvisation théâtrale et musicale.
Edouard Baer a aussi organisé des auditions, recruté un slameur, deux danseuses de la chorégraphe Blanca Li et une jongleuse de boladeras provenant du Cirque du Soleil. "Certains possédaient déjà un univers propre. Edouard Baer a agrégé en continent ces îlots de mondes imaginaires. Et les a inscrits dans une histoire à travers laquelle il raconte la sienne", résume Arnaud Aymard, qui interprète l'Oiseau bleu, un rôle qu'il rode dans les festivals de théâtre de rue depuis 2004.
"J'ai récupéré des personnages et des textes et cherché une forme narrative qui les inclurait tous", confirme Edouard Baer. Les répétitions ont commencé début janvier. Au fil des jours, la trame a incorporé des créations et improvisations surgies de thèmes imposés. Des "guest-stars" pourraient passer pour une tirade ou une chanson, peut-être la chanteuse Catherine Ringer, dimanche 12, et l'humoriste Jackie Berroyer, mardi 14.
Après le spectacle, tout le monde est convié à dîner sur place, dans un restaurant éphémère de cent couverts. Si Edouard Baer convoque à l'envi l'image de la roulotte, sa troupe est, pour l'heure, sédentaire. Aucune tournée n'a été planifiée. "On aimerait bien, raconte Edouard Baer. Mais les producteurs s'arrachent les cheveux. C'est complètement fou, trente personnes sur scène dans un théâtre privé et sans subventions. Pour cette aventure insolite et unique, tout le monde a consenti à des sacrifices."
Macha Séry
Article paru dans l'édition du 10.02.06